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L’objet de la science économique
Ce que tu sauras faire : Identifier l’objet de la science économique, ranger les agents dans leurs secteurs institutionnels et mesurer la richesse qu’ils créent..
Identifier les relations entre les différents agents économiques.
Repérer la contribution des différents acteurs et secteurs d’activité à la création de richesse.
Le concept de science économique.
Les différents agents économiques et leurs fonctions principales.
La détermination de la valeur ajoutée.
La répartition primaire des revenus.
La tertiarisation de l’économie et la désindustrialisation.
Limiter son approche de la science économique à une science de la rareté conformément à l’école néoclassique. D’autres approches seront abordées au point 1.2.
Reprendre les 5+1 secteurs institutionnels en se limitant à leurs fonctions principales (production, consommation finale, importation, exportation).
Définir et reprendre le mode de calcul de la valeur ajoutée en privilégiant l’approche par la production.
1La rareté, et pourquoi elle fait une science
ADes besoins sans limite, des ressources qui en ont une
Une science commence toujours par un problème. Celui de l’économie tient en une phrase : ce dont les hommes ont besoin est illimité, ce dont ils disposent ne l’est pas. Tant que cette tension existe, il faut choisir — et c’est l’étude de ces choix qui fait la matière.
Le mot lui-même vient du grec oikonomia, formé de oikos, la maison, et nomos, la règle : à l’origine, l’art de bien administrer un domaine. Le sens s’est élargi au royaume, puis à la nation, mais l’idée de départ n’a pas bougé — il s’agit toujours d’administrer des moyens comptés.
Ces deux notions se répondent, et il faut les tenir ensemble pour comprendre la suite. Une ressource n’est une ressource que relativement à un besoin : le pétrole n’était rien avant qu’on sache le raffiner, et le lithium n’est devenu stratégique qu’avec la batterie. Réciproquement, un besoin ne devient un problème économique que s’il existe un moyen, coûteux, de le satisfaire. C’est la rencontre des deux qui fait un objet d’économiste, jamais l’un des deux pris seul.
Une ressource est un moyen, matériel ou immatériel, qui permet de satisfaire un besoin. Elle peut être matérielle — une machine, un bâtiment — ou immatérielle — un brevet, une compétence ; naturelle renouvelable — l’eau, la forêt — ou non renouvelable — le pétrole, le cuivre ; financière — un apport en capital, un prêt.
Un besoin est un sentiment de manque que l’on cherche à faire cesser. Le manger, le vêtement et le logement en sont ; la place dans un train à l’heure choisie, la dernière version d’un téléphone, en sont aussi.
La différence entre les deux notions n’est pas de degré, elle est de nature. Une ressource se compte, un besoin se renouvelle. Une entreprise peut inventorier ses métiers à tisser ; elle ne peut pas inventorier ce que ses clients voudront l’an prochain. C’est cette dissymétrie, et elle seule, qui rend le choix inévitable.
Il faut mesurer ce que cette dissymétrie a d’implacable, parce que c’est d’elle que tout le programme découle. Si les besoins étaient finis, une économie suffisamment productive finirait par les couvrir tous, et la matière n’aurait plus d’objet. Or l’expérience historique montre l’inverse : les économies les plus productives que l’humanité ait connues sont aussi celles où le sentiment de manque est le plus commenté. C’est pourquoi la science économique ne promet pas la fin du problème ; elle propose des façons de le traiter.
Une autre hiérarchie est souvent citée, et il faut la citer avec sa réserve. La pyramide d’Abraham Maslow range les besoins en cinq étages — physiologiques, sécurité, appartenance, estime, accomplissement — et soutient qu’un étage ne s’ouvre qu’une fois le précédent satisfait. Cette thèse est contestée : rien n’établit qu’un individu privé de sécurité cesse de chercher l’estime des siens. Le manuel la mentionne parce que les sujets l’emploient, non parce qu’elle serait démontrée.
Un litre d’eau du robinet coûte quelques centimes en France : on la croit abondante. Elle est pourtant rare au sens économique, parce qu’il a fallu la capter, la traiter, la transporter et l’entretenir — c’est-à-dire y consacrer des moyens qui n’ont pas servi ailleurs. Est rare, en économie, ce dont l’obtention coûte quelque chose ; l’air que l’on respire, lui, est un bien libre.
Un dernier mot sur le vocabulaire, parce qu’il piège les copies. Rareté n’est pas synonyme de pénurie. Une pénurie est un manque constaté à un moment donné — les masques au printemps 2020, les semi-conducteurs en 2021. La rareté, elle, est permanente et générale : elle décrit le fait que tout emploi de moyens en interdit un autre, y compris dans une économie d’abondance apparente. Un pays riche est un pays où la rareté se déplace, non un pays où elle disparaît.
De là vient la distinction qu’un sujet d’examen demande souvent de caractériser. Un bien libre est disponible sans effort et en quantité suffisante — l’air, la lumière du soleil. Un bien économique suppose un travail, donc un renoncement. La quasi-totalité de ce que nous consommons relève de la seconde catégorie, et c’est précisément ce qui donne à la matière son objet.
BChoisir, c’est renoncer : l’arbitrage et son coût
Si les moyens étaient illimités, il n’y aurait rien à décider : on ferait tout, en même temps. La rareté transforme chaque emploi de ressource en un choix, et tout choix en un renoncement. L’économiste appelle ce renoncement le coût d’opportunité, et c’est probablement la notion la plus utile de tout le programme.
Le coût d’opportunité d’une décision est la valeur de la meilleure option à laquelle on renonce en la prenant. Ce n’est pas une dépense : c’est un gain qu’on n’aura pas.
La notion éclaire aussi des choix qui n’ont l’air de rien coûter. Le temps est la ressource dont le coût d’opportunité est le plus élevé et le moins visible : une heure passée à une tâche ne sera passée à aucune autre, et elle ne se rattrape pas. C’est pourquoi les économistes analysent le temps comme un bien rare au même titre que le capital, et pourquoi la question combien cela vous coûte-t-il de faire vous-même ? n’a pas de réponse évidente.
La notion déroute parce qu’elle ne figure sur aucune facture. Elle est pourtant celle qui explique le mieux les décisions réelles : un dirigeant qui immobilise sa trésorerie dans un stock ne perd rien comptablement, mais il renonce à ce que cette somme aurait rapporté ailleurs. Un coût invisible reste un coût.
Les Tissages Sokhna disposent de 40 000 €. Deux emplois s’offrent : un métier à tisser d’occasion, qui augmenterait la production de 12 000 € de marge par an, ou un site de vente en ligne, qui en rapporterait 9 000 €. En achetant le métier, l’entreprise gagne 12 000 € et renonce à 9 000 € : le coût d’opportunité de sa décision est de 9 000 €, et son gain net de choix s’élève à 12 000 − 9 000 = 3 000 €. C’est ce dernier nombre, et non les 12 000 €, qui dit si le choix était le bon.
Il vaut la peine de remarquer que le coût d’opportunité ne se laisse pas toujours chiffrer aussi proprement que dans l’exemple. Dans la réalité, on ignore souvent ce que la seconde option aurait rapporté, et le calcul repose alors sur une anticipation, non sur une donnée. Cela n’enlève rien à l’intérêt de la notion : elle oblige à formuler explicitement à quoi l’on renonce, ce qui est déjà beaucoup. Une décision dont on n’a pas su nommer l’alternative est une décision qu’on n’a pas vraiment prise.
Cette manière de raisonner vaut pour tous les agents, et pas seulement pour les entreprises. Un ménage qui épargne renonce à consommer ; un État qui finance une route renonce à financer une école ; un étudiant qui révise l’UE 5 renonce à réviser l’UE 4. L’unité de la matière tient à cela : partout le même problème, sous des grandeurs différentes.
CLa définition que le programme retient, et celle qu’il écarte
Reste à nommer la discipline. Or elle a été définie plusieurs fois, et le programme choisit : il demande de « limiter son approche de la science économique à une science de la rareté conformément à l’école néoclassique », et renvoie explicitement les autres approches au point 1.2. Cette phrase de l’arrêté commande tout ce chapitre.
La science économique est la science sociale qui étudie la manière dont les agents emploient des ressources rares, à usages alternatifs, pour satisfaire des besoins illimités. Elle appartient aux sciences sociales : elle étudie des comportements humains en société, non des objets inertes.
Cette manière de définir une discipline par la forme de son problème plutôt que par son domaine a une conséquence qu’on mesure mal. Elle a permis à l’analyse économique de sortir de l’usine et du marché pour traiter de l’éducation, de la santé, du crime ou de la famille — partout où l’on trouve des moyens comptés et des fins concurrentes. C’est une force et une faiblesse : une force parce que les outils se transportent, une faiblesse parce qu’ils transportent avec eux des hypothèses sur le comportement humain qui ne vont pas de soi.
Qu’elle soit une science sociale a une conséquence directe en copie. Une science sociale n’administre pas de preuve expérimentale : on ne peut pas rejouer 1929 en laboratoire en changeant un paramètre. Les théories s’y confrontent aux faits, mais aucune n’est réfutée d’un seul coup — et c’est pourquoi plusieurs courants coexistent durablement.
Le mot économie désigne deux objets qu’un correcteur distingue. L’économie, c’est l’ensemble des activités de production, de répartition et de consommation d’un pays — un objet réel. La science économique, c’est la discipline qui étudie cet objet. Écrire l’économie explique que… revient à faire parler le patient au lieu du médecin.
Une remarque de méthode ferme cette sous-partie, et elle vaut pour toute l’épreuve. Un correcteur attend qu’un terme économique employé soit défini — la consigne officielle de l’UE 5 l’écrit noir sur blanc. Cela ne signifie pas réciter une définition avant chaque phrase : cela signifie que le mot central d’une question doit être posé avant d’être manié. Écrire la croissance ralentit sans avoir dit ce qu’on entend par croissance, c’est bâtir sur du sable, et le correcteur le voit immédiatement.
Un dernier mot sur la méthode. La science économique s’efforce d’adopter une démarche scientifique : elle observe, mesure, formule des hypothèses, les confronte à des données. C’est ce qui la sépare de l’opinion sur l’économie — et c’est aussi pourquoi le programme demande, dans toute la suite, de savoir lire un tableau et un graphique.
DDeux regards sur le même objet : microéconomie et macroéconomie
Le même objet peut être regardé de deux distances, et l’économie a fait des deux distances deux méthodes. On peut partir de l’individu et remonter vers l’ensemble ; on peut partir de l’ensemble et n’en retenir que les grandeurs globales. Aucune des deux n’est plus vraie que l’autre : elles ne répondent pas aux mêmes questions.
La microéconomie étudie les comportements individuels — un consommateur, une entreprise, un marché — et les interactions entre eux. La macroéconomie étudie l’économie prise dans son ensemble, à travers des agrégats : la production totale, le chômage, l’inflation, la balance commerciale.
Le partage entre ces deux approches n’est pas seulement technique : il commande la façon dont on explique une crise ou un chômage. Une lecture microéconomique cherchera ce qui, dans les prix ou les incitations, a conduit chaque acteur à faire ce qu’il a fait. Une lecture macroéconomique cherchera ce qui, dans le niveau global de la demande ou des taux d’intérêt, a rendu ces comportements inévitables. Les chapitres 12 et 15 verront que ce choix de distance sépare durablement les courants de pensée.
Derrière ces deux méthodes se tiennent deux façons d’expliquer un fait social, et les sujets aiment les faire nommer. L’individualisme méthodologique soutient qu’un phénomène collectif s’explique à partir des décisions individuelles qui le composent ; l’holisme soutient l’inverse, que le comportement d’un individu ne se comprend qu’une fois replacé dans le tout qui le détermine.
Un agrégat est une grandeur qui résume, en un seul nombre, une réalité économique dispersée : le produit intérieur brut, la consommation des ménages, l’investissement total. Additionner fait perdre du détail : c’est le prix à payer pour rendre l’ensemble lisible.
Micro = qui décide ? — un consommateur, une entreprise, un marché. Macro = combien, en tout ? — la production d’un pays, son chômage, ses prix. Si la question porte sur un comportement, elle est micro ; si elle porte sur un total, elle est macro.
Ces deux méthodes ne s’ignorent pas : elles se rejoignent, et parfois se contredisent. Un comportement rationnel pris isolément peut produire un résultat collectif désastreux — si chaque ménage épargne davantage par prudence, la consommation totale recule, les entreprises vendent moins, et le revenu de tous diminue. Ce paradoxe, que la partie 5 du programme retrouvera sous le nom de paradoxe de l’épargne, montre qu’on ne passe pas de l’individu au tout par simple addition. C’est exactement pourquoi les deux méthodes coexistent.
Ce chapitre est, par construction, un chapitre de macroéconomie : il compte des agents par grandes catégories et mesure une richesse d’ensemble. Le chapitre 3 fera l’inverse en descendant sur un marché unique pour y suivre un acheteur et un vendeur. Savoir dire à quelle échelle on se place est la première chose qu’un correcteur cherche.
2Les six secteurs institutionnels de la comptabilité nationale
APourquoi la comptabilité nationale regroupe au lieu de compter
Une économie nationale compte des millions d’acteurs. Les décrire un par un est impossible ; les décrire tous ensemble n’apprend rien. La comptabilité nationale a donc choisi de regrouper : elle réunit dans un même ensemble les unités qui se comportent de la même façon, et elle appelle ces ensembles des secteurs institutionnels.
Un secteur institutionnel réunit les unités économiques qui ont la même fonction principale et le même type de ressources principales. Le critère n’est donc ni le statut juridique, ni la taille, ni l’activité : c’est le comportement économique.
Un mot sur ce que ce classement n’est pas, car les copies s’y trompent. Ce n’est pas un classement juridique : une société anonyme et une association peuvent se retrouver dans des secteurs différents alors qu’elles ont la même forme, ou dans le même secteur alors qu’elles n’ont pas la même. Ce n’est pas non plus un classement par activité : ce rôle-là revient aux secteurs d’activité — primaire, secondaire, tertiaire — que la partie 5 présentera, et que le programme distingue soigneusement des secteurs institutionnels.
Le mot principale fait tout le travail, et c’est lui qu’un correcteur vérifie. Une entreprise industrielle vend des biens, mais elle place aussi de la trésorerie ; on ne la range pas pour autant parmi les sociétés financières. Le classement se fait sur ce que l’unité fait le plus, pas sur tout ce qu’elle fait.
La comptabilité nationale retient cinq secteurs résidents — les ménages, les sociétés non financières, les sociétés financières, les administrations publiques, les institutions sans but lucratif au service des ménages — et un secteur non résident, le reste du monde. C’est la formule « 5 + 1 » que le programme demande de reprendre.
Il faut mesurer ce que ce regroupement coûte et ce qu’il rapporte. Il coûte du détail : ranger un hypermarché et une librairie de quartier dans le même secteur efface tout ce qui les distingue. Il rapporte la possibilité de raisonner : sans ces six cases, aucune phrase du type les ménages consomment 55 % du produit intérieur brut ne serait formulable. Toute la comptabilité nationale est ce compromis, et savoir qu’il en est un fait partie de ce que l’épreuve évalue.
Le programme est ici d’une précision inhabituelle : il demande de « reprendre les 5+1 secteurs institutionnels en se limitant à leurs fonctions principales ». Autrement dit, il n’attend ni le détail des opérations de chaque secteur, ni leurs comptes : il attend qu’on sache ranger un acteur et dire ce qu’il fait.
BLes trois secteurs qui produisent pour le marché
Trois secteurs produisent des biens et des services vendus sur un marché. Ils n’ont ni la même fonction ni les mêmes ressources, et c’est ce qui les sépare — non leur forme juridique.
Le tableau qui suit se lit en colonnes, et c’est ainsi qu’un sujet l’interroge. La deuxième colonne dit ce que l’unité fait ; la troisième, d’où vient l’argent qui le lui permet. Ce sont deux questions distinctes, et une copie qui répond à la première en croyant répondre à la seconde perd la moitié des points. On peut produire sans vendre — les administrations le font — et l’on peut recevoir des ressources sans produire — un ménage retraité aussi.
| Le secteur | Qui il réunit | Sa fonction principale | Ses ressources principales |
|---|---|---|---|
| Les ménages | Les personnes vivant sous un même toit, y compris seules ; les entrepreneurs individuels | Consommer — et produire des biens et services marchands pour la part entrepreneur individuel | Les revenus des facteurs de production — salaires, revenus du capital — et les transferts sociaux |
| Les sociétés non financières (SNF) | Les entreprises produisant des biens et services marchands non financiers, hors entreprises individuelles | Produire des biens et services marchands non financiers | Les recettes de la vente de ces biens et services |
| Les sociétés financières (SF) | Banques, organismes de crédit, sociétés d’assurance, banque centrale | Financer l’activité économique et couvrir les risques | Les fonds tirés des engagements financiers contractés et les primes d’assurance reçues |
Ce dernier point revient à chaque session, sous une forme ou une autre. Une SARL de deux personnes est une société non financière ; un artisan en nom propre, aussi gros soit-il, est un ménage. Le critère n’est pas la taille de l’activité, c’est l’existence d’une personne morale distincte.
On mesure ici pourquoi le critère est celui de la fonction principale et non de l’activité exclusive. Une société non financière place sa trésorerie, prête parfois à ses filiales, et assure ses propres risques : elle fait donc, marginalement, ce que font les sociétés financières. Ranger sur l’activité exclusive rendrait la plupart des unités inclassables ; ranger sur l’activité principale donne une photographie utilisable, au prix d’une approximation que la comptabilité nationale assume.
Une société financière ne se définit pas par le fait qu’elle manie de l’argent — toutes les entreprises le font — mais par le fait que son activité principale est de produire des services financiers : collecter des dépôts, prêter, assurer. Un concessionnaire automobile qui propose du crédit reste une société non financière : le crédit y est l’accessoire de la vente.
Un dernier repère, utile pour les chapitres de financement. Les sociétés financières ne sont pas un secteur secondaire de l’économie : elles en sont le système circulatoire. Elles collectent l’épargne de ceux qui en dégagent et la portent à ceux qui en manquent, en transformant au passage des échéances et des risques. Le thème 3 tout entier sera consacré à ce mécanisme, et le chapitre 7 montrera que les banques ne se contentent pas de transporter de la monnaie existante : elles en créent.
CCeux qui produisent hors marché : administrations et ISBLSM
Deux secteurs produisent, eux aussi, mais ne vendent pas — ou vendent à un prix qui ne couvre pas le coût. Leur ressource principale n’est donc pas une recette de vente : elle est un prélèvement, ou un don.
| Le secteur | Qui il réunit | Sa fonction principale | Ses ressources principales |
|---|---|---|---|
| Les administrations publiques (APU) | L’État et ses organismes, les administrations publiques locales, les administrations de sécurité sociale | Produire des services non marchands et redistribuer des revenus | Les prélèvements obligatoires — impôts, cotisations sociales |
| Les institutions sans but lucratif au service des ménages (ISBLSM) | Associations, syndicats, partis, fondations, cultes | Produire des services non marchands au profit des ménages | Les cotisations des adhérents, les dons, les subventions publiques |
Ces deux secteurs partagent une particularité qui les rend difficiles à mesurer, et il faut le savoir dès maintenant. Faute de prix de vente, leur production est évaluée à ce qu’elle a coûté à produire. Autrement dit, un service public est compté dans la richesse nationale pour le montant des salaires et des achats qu’il a consommés — jamais pour sa qualité ni pour son utilité. Un hôpital qui soigne mieux à moyens constants n’augmente donc pas, statistiquement, la richesse du pays. Le chapitre 8 fera de cette anomalie l’une des grandes limites du produit intérieur brut.
Le mot non marchand n’a rien d’une appréciation : il recouvre un critère chiffré, que la partie 4 posera. Retenons pour l’instant qu’une production est non marchande lorsqu’elle est cédée gratuitement, ou à un prix qui ne couvre pas la moitié de son coût de production. L’université, la piscine municipale et l’hôpital public en relèvent.
Les APU réunissent trois catégories que le programme nomme au point 5.1 : l’administration centrale — l’État et ses opérateurs —, les administrations publiques locales — communes, départements, régions —, et les administrations de sécurité sociale — assurance maladie, retraites, chômage.
Une dernière remarque, et elle explique une confusion fréquente. Non marchand ne veut pas dire gratuit pour la collectivité. Un service non marchand a un coût, parfois considérable : il est simplement financé autrement que par le prix payé par son utilisateur. Ce déplacement du financement — de l’usager vers le contribuable ou le cotisant — est un choix politique, et la partie 5 du programme en fera un objet d’étude à part entière sous le nom de fonctions de l’État.
Les ISBLSM sont le secteur qu’on oublie, et c’est dommage : elles emploient, produisent et redistribuent. Une association sportive qui salarie un éducateur produit un service ; qu’elle le facture 30 € par an quand il en coûte 300 ne change rien à l’existence de cette production — cela change seulement la manière de la mesurer.
On aura remarqué que ces deux secteurs sont ceux dont l’épreuve parle le plus, alors que ce sont ceux qu’on définit le plus vite. Les administrations publiques occupent à elles seules trois des sept parties du programme — la régulation publique, les déséquilibres sociaux, et une part de la mondialisation. Les poser correctement ici, avec leurs trois composantes et leur mode de financement, évite d’avoir à les redécouvrir au chapitre 11 dans un contexte plus difficile.
DLe sixième secteur : le reste du monde
Reste le sixième, qui n’est pas un secteur comme les autres. Le reste du monde n’est pas un groupe d’acteurs : c’est un point de vue. La comptabilité nationale y range toutes les unités non résidentes, quelles qu’elles soient, dès lors qu’elles font une opération avec une unité résidente.
Le reste du monde regroupe les unités non résidentes — entreprises, ménages, administrations étrangères — dans leurs seules relations avec les unités résidentes. Il n’a donc ni fonction de production propre, ni ressources propres : il n’existe que par ses échanges avec le pays observé.
Il faut souligner ce que cette définition a de particulier, car elle ne ressemble à aucune des cinq précédentes. Les cinq premiers secteurs sont définis par ce que font leurs membres ; le sixième l’est par le point d’où on les regarde. Une même entreprise italienne appartient au reste du monde dans les comptes français et au secteur des sociétés non financières dans les comptes italiens. Ce n’est pas une contradiction : c’est le rappel que la comptabilité nationale décrit toujours une économie depuis un territoire.
Une conséquence pratique en découle, et elle explique la phrase du programme sur les fonctions principales. Les deux seules opérations que le reste du monde fait apparaître sont l’importation et l’exportation : ce qui entre sur le territoire, ce qui en sort. C’est pour cela que ces deux mots figurent dans la liste des fonctions à connaître.
Est résidente l’unité qui exerce son activité économique sur le territoire depuis plus d’un an, quelle que soit sa nationalité. L’usine française d’un groupe allemand est une unité résidente ; la filiale marocaine d’un groupe français ne l’est pas. Le critère est le lieu de l’activité, pas le passeport ni le siège social du groupe.
Cette convention paraît abstraite ; elle décide pourtant de chiffres que la presse commente tous les mois. Le solde du commerce extérieur d’un pays est exactement la différence entre ce que le reste du monde lui a acheté et ce qu’il lui a vendu. Une entreprise étrangère qui produit sur le sol français n’y contribue pas : sa production est française, puisqu’elle est résidente. C’est la raison pour laquelle deux pays voisins peuvent afficher des soldes très différents sans que leurs entreprises soient très différentes.
On tient ainsi les six cases. Elles ne servent pas à ranger pour ranger : elles servent à ce que chaque euro qui circule dans l’économie ait un point de départ et un point d’arrivée identifiés. C’est ce que la partie suivante met en mouvement.
3Le circuit économique, ou qui donne quoi à qui
AQuatre fonctions principales, et le programme n’en veut pas plus
Les six secteurs ne vivent pas côte à côte : ils vivent les uns des autres. Ce que l’un dépense, un autre le reçoit. Un salaire est une charge pour l’entreprise et un revenu pour le ménage ; un impôt est une ponction pour le ménage et une ressource pour l’administration. Représenter ces allers-retours s’appelle tracer un circuit économique.
Le programme borne ici l’étude d’une manière qu’il faut lire de près. Il demande de reprendre les secteurs « en se limitant à leurs fonctions principales (production, consommation finale, importation, exportation) ». Quatre fonctions, pas davantage : ce n’est pas une simplification du manuel, c’est la borne de l’arrêté.
Le circuit a une vertu que peu de représentations partagent : il rend visible le fait qu’aucun agent ne peut être analysé seul. Une hausse d’impôt n’est pas une simple ponction sur les ménages ; c’est aussi une recette pour l’administration, qui la dépensera, et cette dépense deviendra le revenu d’un autre. Perdre de vue ce bouclage est l’erreur qui rend incompréhensibles la moitié des débats de politique économique, et les chapitres 12 à 14 y reviendront sans cesse.
Produire — créer des biens et des services. Consommer de manière finale — détruire un bien ou un service pour satisfaire un besoin, sans le revendre. Importer — acquérir hors du territoire. Exporter — céder hors du territoire.
La consommation finale détruit un bien ou un service pour satisfaire directement un besoin. Elle s’oppose à la consommation intermédiaire, qui détruit un bien ou un service dans un processus de production pour en fabriquer un autre. La farine achetée par un particulier est une consommation finale ; la même farine achetée par un boulanger est une consommation intermédiaire.
Cette borne mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle protège autant qu’elle limite. Le programme n’attend pas ici la comptabilité nationale complète — ni les comptes de secteurs, ni les tableaux entrées-sorties, ni les opérations de répartition détaillées. Il attend qu’on sache dire, devant un acteur donné, ce qu’il fait principalement et avec quoi il le finance. Un étudiant qui veut en montrer davantage perd du temps qu’il aurait mieux employé ailleurs.
Cette distinction n’est pas un raffinement de vocabulaire : c’est elle qui rend la mesure de la richesse possible, et la partie 4 s’appuiera entièrement dessus. Retenez-la ici, on s’en servira dans quinze minutes.
BLire un circuit dans les deux sens
Un circuit se lit dans les deux sens, et c’est là que réside sa vertu pédagogique. Dans un sens circulent les biens, les services et le travail ; dans l’autre, la monnaie qui les paie. À chaque flux réel correspond un flux monétaire de sens inverse, et cette symétrie est ce qui rend l’ensemble cohérent.
Amandine travaille aux Tissages Sokhna et perçoit 1 800 € par mois. Flux réel : un travail va du ménage vers l’entreprise. Flux monétaire : 1 800 € vont de l’entreprise vers le ménage. Le même événement, décrit deux fois — et c’est bien un seul événement.
Une observation sur la lecture des schémas, puisque l’épreuve en propose régulièrement. Une flèche de circuit ne représente jamais un objet, elle représente une opération : un salaire, un achat, un impôt, une prestation. Chercher à quoi correspond la flèche sans nommer l’opération qu’elle porte conduit à des commentaires vides. La bonne réflexe est inverse : nommer l’opération d’abord, puis vérifier qu’elle relie bien les deux secteurs que le schéma indique.
De cette symétrie découle une propriété qu’on retrouvera partout dans le programme : ce qui est dépensé par les uns est nécessairement reçu par les autres. Une relance publique n’est donc jamais un pur coût : elle est aussi un revenu, pour quelqu’un. Le chapitre 12 en tirera toutes les conséquences quand il traitera des politiques de demande.
| L’acteur | Son secteur institutionnel | Sa fonction principale, et pourquoi |
|---|---|---|
| Une SARL de menuiserie de 12 salariés | Sociétés non financières | Elle produit des biens marchands non financiers, et c’est une personne morale distincte de ses associés. |
| Un plombier en entreprise individuelle | Ménages | Son entreprise n’a pas de personnalité juridique distincte : les comptes nationaux le rangent chez les ménages, dont il produit la part marchande. |
| Une caisse primaire d’assurance maladie | Administrations publiques | Administration de sécurité sociale : elle produit des services non marchands et redistribue, sur ressources de cotisations. |
| Une compagnie d’assurance | Sociétés financières | Sa fonction principale est de couvrir des risques et de placer les primes reçues. |
| Un club de football amateur | ISBLSM | Association sans but lucratif produisant un service non marchand pour ses adhérents, sur cotisations et subventions. |
| Un fournisseur italien de fils de coton | Reste du monde | Unité non résidente : elle n’apparaît dans les comptes français que par l’importation qu’elle génère. |
On peut résumer d’une phrase ce que ce tableau enseigne, et cette phrase vaut méthode pour toute l’épreuve. Ranger n’est pas répondre : c’est justifier qui répond. Un correcteur peut lire vingt copies qui rangent la caisse d’allocations familiales dans les administrations publiques ; il n’en verra que trois ou quatre expliquer que c’est une administration de sécurité sociale, qu’elle produit du non marchand, et qu’elle vit de cotisations. Ce sont celles-là qui sont notées.
On peut désormais poser la question qui commande la suite du chapitre. Ces agents produisent — soit. Mais combien produisent-ils, et comment mesurer une production sans compter deux fois la même chose ? C’est l’objet de la valeur ajoutée.
4La valeur ajoutée, et la richesse qu’elle mesure
AProduire pour le marché, produire hors du marché
Avant de mesurer une production, il faut savoir de quelle production on parle. Toute production n’est pas vendue, et celle qui ne l’est pas pose un problème de mesure : sans prix, comment lui donner une valeur ?
La production marchande est écoulée, ou destinée à être écoulée, sur un marché à un prix économiquement significatif. Elle est évaluée à son prix de vente hors taxes. Les producteurs en sont les sociétés non financières, les sociétés financières et les entrepreneurs individuels.
La production non marchande est fournie gratuitement, ou à un prix qui ne couvre pas la moitié de son coût de production. Faute de prix de marché, elle est évaluée à son coût de production. Les producteurs en sont les administrations publiques et les ISBLSM.
Le mot significatif mérite une seconde de plus, parce que le programme y revient au chapitre 8. Un prix est économiquement significatif lorsqu’il influence réellement les quantités offertes et demandées : il est le résultat d’une rencontre, non d’une décision administrative. Dès que le prix cesse d’être un signal, il cesse d’être un bon instrument de mesure — et la comptabilité nationale, pour continuer à mesurer, change de méthode.
La règle des 50 % n’est pas une convention arbitraire : elle tranche une question qui, sans elle, resterait ouverte. En dessous de la moitié du coût, le prix ne dit plus rien de la valeur — il exprime une politique publique, pas une rencontre entre une offre et une demande. On cesse alors de s’y fier, et on mesure autrement.
Un mètre de tissu vendu 14 € HT par les Tissages Sokhna : production marchande, évaluée à 14 €. Une année universitaire facturée 175 € quand elle coûte plusieurs milliers d’euros : production non marchande, évaluée à son coût. Une entrée de piscine municipale à 3 € quand le bassin en coûte 9 : le prix ne couvre pas la moitié du coût, donc production non marchande également.
Cette convention a une conséquence qu’il faut avoir en tête avant d’aborder la partie 5. Plus un pays confie de services à ses administrations, plus la part de sa production évaluée au coût est grande — et donc plus la comparaison de sa richesse avec celle d’un pays voisin devient délicate. Deux pays offrant exactement les mêmes soins ne les compteront pas de la même façon selon qu’ils les financent par l’impôt ou par le prix. Ce n’est pas un détail de méthode : c’est l’une des raisons pour lesquelles les classements internationaux se discutent.
Une conséquence en découle, et les sujets aiment la faire expliquer. La production non marchande est comptée dans la richesse d’un pays, alors même qu’elle n’a pas de prix. Ne pas la compter reviendrait à dire qu’un pays s’appauvrit lorsqu’il ouvre une école — ce qui serait absurde. Le chapitre 8 montrera que ce choix a un prix : il rend la comparaison entre pays plus délicate.
Une dernière observation, qui vaut avertissement pour tout le reste du programme. La frontière entre marchand et non marchand n’est pas figée : elle se déplace avec les choix collectifs. Confier une crèche à une entreprise privée plutôt qu’à une commune fait passer la même activité d’un côté à l’autre de la ligne, sans qu’un seul enfant de plus soit gardé. Les comparaisons dans le temps et entre pays doivent donc toujours vérifier que le périmètre n’a pas bougé — c’est le premier réflexe devant une série longue.
BLa valeur ajoutée par l’approche production
Reste le problème central : on ne peut pas additionner les productions. Si l’on additionne le chiffre d’affaires du fabricant de fil, celui du tisseur et celui du confectionneur, on compte le fil trois fois. La comptabilité nationale corrige cela par une soustraction, et cette soustraction s’appelle la valeur ajoutée.
Le programme précise l’angle : il demande de « définir et reprendre le mode de calcul de la valeur ajoutée en privilégiant l’approche par la production ». C’est donc cette formule-là qui est attendue, et pas une autre.
Avant de poser la formule, il faut être au clair sur ce qu’elle corrige. Le problème n’est pas que les entreprises se trompent : c’est que leurs chiffres d’affaires se recouvrent. Le fil vendu au tisseur est déjà compté dans le chiffre d’affaires du filateur ; il le sera de nouveau, incorporé au tissu, dans celui du tisseur, puis une troisième fois dans celui du confectionneur. Additionner ces trois montants ne mesure pas une richesse, cela mesure un nombre de transactions.
La valeur ajoutée d’une unité est la différence entre la valeur de sa production et la valeur des consommations intermédiaires qu’elle a détruites pour l’obtenir.
Valeur ajoutée = Production − Consommations intermédiaires.
Elle mesure donc ce que l’unité a réellement ajouté aux biens et services qu’elle a achetés à d’autres.
L’entreprise vend pour 1 400 000 € de tissu. Pour le produire, elle a acheté 620 000 € de fils, 95 000 € d’énergie et 45 000 € de services extérieurs — entretien, transport, expertise comptable. Ses consommations intermédiaires s’élèvent donc à 620 000 + 95 000 + 45 000 = 760 000 €.
Valeur ajoutée = 1 400 000 − 760 000 = 640 000 €.
Ce sont ces 640 000 € — et non les 1 400 000 € de ventes — que l’entreprise a réellement apportés à l’économie.
Le calcul a l’air simple ; sa portée ne l’est pas. En retranchant les consommations intermédiaires, on isole exactement ce que l’unité a apporté, et rien d’autre. Une entreprise qui achèterait des produits finis pour les revendre sans y toucher aurait une valeur ajoutée quasi nulle, quel que soit son chiffre d’affaires : elle n’aurait rien ajouté. C’est bien ce que le mot dit, et c’est ce qui fait de cet indicateur la brique élémentaire de toute mesure de la richesse.
Trois nombres circulent, et les copies les confondent. Le chiffre d’affaires est ce que l’entreprise vend. La valeur ajoutée est ce qu’elle vend moins ce qu’elle a détruit pour le produire. Le bénéfice est ce qui reste une fois payés les salaires, les impôts, les intérêts et les amortissements. Aux Tissages Sokhna : 1 400 000 € de chiffre d’affaires, 640 000 € de valeur ajoutée, et un bénéfice bien inférieur aux deux.
Le procédé se généralise sans difficulté. Le produit intérieur brut d’un pays est, pour l’essentiel, la somme des valeurs ajoutées de toutes ses unités productrices résidentes. Le chapitre 8 en donnera la formule exacte — il faut y ajouter les impôts sur les produits et en retirer les subventions — et en discutera les limites.
Une remarque sur ce que la valeur ajoutée ne mesure pas, car les sujets aiment la poser. Elle ne dit rien de l’utilité de ce qui est produit. Un euro de valeur ajoutée créé en réparant les dégâts d’une tempête compte exactement comme un euro créé en soignant ou en enseignant. La mesure est comptable, non morale, et c’est un choix assumé de la comptabilité nationale — un choix que le chapitre 8 discutera longuement à propos des limites du produit intérieur brut.
CLa répartition primaire : à qui va la valeur ajoutée
La valeur ajoutée est créée ; elle doit maintenant être partagée. Ceux qui ont contribué à la produire se la répartissent, et ce premier partage porte un nom précis : la répartition primaire des revenus. Il est primaire parce qu’il précède toute redistribution par l’impôt et les prestations.
La répartition primaire distribue la valeur ajoutée entre ceux qui ont participé directement à sa création. Elle produit des revenus primaires : revenus du travail, revenus du capital, et revenus mixtes — ceux de l’entrepreneur individuel, qui rémunèrent à la fois son travail et son capital sans qu’on puisse les séparer.
| Le bénéficiaire | Ce qu’il reçoit | À quel titre |
|---|---|---|
| Les salariés | Les salaires et cotisations sociales — la rémunération des salariés | Ils ont apporté le facteur travail |
| Les administrations publiques | Les impôts sur la production, nets des subventions d’exploitation | Elles ont fourni le cadre — infrastructures, sécurité, justice |
| L’entreprise elle-même | L’excédent brut d’exploitation (EBE), ce qui reste après les deux premiers | Il rémunérera ensuite le capital : intérêts aux prêteurs, dividendes aux associés, et autofinancement |
Le tableau se lit de haut en bas, dans l’ordre où les prélèvements s’opèrent, et cet ordre a une signification économique forte. Les deux premières lignes sont contractuelles ou légales ; la troisième est résiduelle. Les salaires sont dus, les impôts de production aussi ; l’excédent brut d’exploitation, lui, n’est promis à personne. C’est ce qui explique qu’il varie beaucoup plus que les deux autres au cours d’un cycle économique, et pourquoi il est au centre de tous les débats sur le partage de la valeur.
Ce partage est un enjeu politique permanent, et c’est ce qui explique sa présence au programme dès la première sous-partie. Chaque point de valeur ajoutée qui va aux uns ne va pas aux autres : le débat sur le partage de la valeur n’est rien d’autre que celui-là. La partie 6 du programme y reviendra à propos des inégalités.
Il faut préciser à quel moment ce partage intervient, parce que le mot primaire n’est pas décoratif. La répartition primaire a lieu avant toute intervention redistributive : avant l’impôt sur le revenu, avant les prestations sociales, avant les transferts. Ce qui vient ensuite s’appelle la répartition secondaire, et le programme la traite en partie 6, à propos des inégalités. Confondre les deux étapes conduit à attribuer à l’État un rôle qu’il ne joue pas encore à ce stade.
Nous ne publions pas ici les parts respectives du travail et du capital dans la valeur ajoutée française. L’Insee les diffuse, mais dans des fichiers tableurs que nous n’avons pas ouverts, et un manuel qui promet de ne rien approximer ne publie pas un partage de mémoire. Le chiffre viendra quand la source aura été lue.
5Un tissu productif qui s’est déplacé
ALes trois secteurs d’activité, et ce qu’ils pèsent aujourd’hui
Reste à regarder où cette valeur ajoutée se crée. Une économie n’est pas un bloc : elle se répartit entre des activités très différentes, et cette répartition s’est profondément déplacée en un siècle.
Le secteur primaire tire ses produits directement de la nature : agriculture, sylviculture, pêche, industries extractives. Le secteur secondaire transforme : industrie manufacturière, construction, énergie. Le secteur tertiaire produit des services : commerce, transport, banque, santé, éducation, administration.
Une précision de vocabulaire s’impose avant d’aller plus loin, car les deux mots se ressemblent et ne désignent pas la même chose. Un secteur institutionnel regroupe des agents selon leur comportement ; un secteur d’activité regroupe des unités selon ce qu’elles produisent. Une banque et une usine sont dans deux secteurs institutionnels différents et dans deux secteurs d’activité différents ; une banque et une compagnie d’assurance sont dans le même secteur institutionnel et dans le même secteur d’activité tertiaire. Les deux découpages coexistent, et l’épreuve peut demander l’un comme l’autre.
Le découpage vient de travaux d’économistes du milieu du XXᵉ siècle — Colin Clark et Jean Fourastié — et il n’a jamais été parfaitement étanche. Un constructeur automobile qui vend surtout de la maintenance et du financement fabrique-t-il encore ? La frontière entre transformer et servir s’est brouillée, et c’est précisément ce qui rend le débat sur la désindustrialisation difficile à trancher.
Ce nombre-là mérite qu’on s’arrête sur la manière dont il a été obtenu, parce que l’épreuve demande exactement ce geste. L’Insee publie des montants, pas cette part : nous l’avons calculée. Un correcteur attend qu’on sache faire ce calcul, l’écrire, et en tirer une phrase — et non qu’on récite un pourcentage appris.
Ce tableau appelle une précaution de lecture qu’un correcteur attend. Les branches de l’Insee ne se superposent pas exactement aux trois secteurs d’activité : l’agriculture y est isolée, mais les industries extractives — qui relèvent du primaire — sont regroupées avec l’industrie manufacturière. Lire 14,0 % pour l’industrie comme 14,0 % pour le secteur secondaire est donc inexact : il faut y ajouter la construction, ce qui porte l’ensemble à 19,5 %. La nomenclature commande le commentaire.
| La branche | Valeur ajoutée (Md€) | Part du total |
|---|---|---|
| Agriculture, sylviculture et pêche | 37,1 | 1,4 % |
| Industrie manufacturière, industries extractives et autres | 366,3 | 14,0 % |
| Construction | 145,7 | 5,6 % |
| Services principalement marchands | 1 510,9 | 57,6 % |
| Services principalement non marchands | 565,0 | 21,5 % |
| Ensemble | 2 624,9 | 100 % |
BLa tertiarisation : le mot, le fait, et ses deux explications
Le déplacement de l’activité vers les services porte un nom, et le programme le demande explicitement. La tertiarisation est le mouvement par lequel la part du secteur tertiaire s’accroît dans l’emploi et dans la valeur ajoutée, au détriment des deux autres.
Le mot mérite d’être manié avec précision, car il recouvre deux mesures qu’il ne faut pas confondre. On peut mesurer la tertiarisation en emplois ou en valeur ajoutée, et les deux courbes ne coïncident pas : les services emploient proportionnellement plus de personnes qu’ils ne produisent de valeur, parce que leur productivité est en moyenne plus faible. Préciser laquelle des deux mesures on commente est le premier réflexe attendu devant un document.
La tertiarisation désigne la part croissante du secteur tertiaire dans l’emploi total et dans la valeur ajoutée d’une économie. Ce n’est pas un événement mais une tendance longue, observable dans tous les pays à haut revenu depuis le milieu du XXᵉ siècle.
Avant d’exposer l’argument, il faut souligner ce que cette thèse a de contre-intuitif, et pourquoi elle vaut d’être citée. On attribue spontanément la tertiarisation à un changement de goûts — nous voudrions davantage de loisirs et de services. Fourastié renverse l’explication : ce n’est pas d’abord la demande qui se déplace, c’est l’offre de travail qui est libérée par les machines et qui doit bien aller quelque part. Une copie qui sait présenter cette inversion montre qu’elle a compris le mécanisme, et pas seulement retenu un nom.
Reste à situer ce mouvement dans le temps, car un correcteur attend qu’on sache le dater. La tertiarisation n’est pas un phénomène récent : elle est engagée dans les pays à haut revenu depuis le milieu du XXᵉ siècle, et Fourastié l’analysait déjà en 1949. Ce qui est récent, c’est sa poursuite dans des économies déjà très tertiaires, et la transformation des services eux-mêmes par le numérique. Le chapitre 15 traitera cette seconde vague sous le nom de polarisation du marché du travail.
Un troisième mécanisme, moins cité, joue pourtant beaucoup : l’externalisation. Quand une entreprise industrielle cesse d’employer ses propres agents d’entretien, ses informaticiens ou ses comptables pour les remplacer par des prestataires, l’activité ne change pas — sa classification, si. Le même travail passe de l’industrie aux services, et gonfle statistiquement la tertiarisation.
CLa désindustrialisation, et le débat sur sa mesure
L’envers de la tertiarisation porte lui aussi un nom, et il est nettement plus disputé. La désindustrialisation désigne le recul de la part de l’industrie dans l’emploi et dans la valeur ajoutée. Le fait est établi ; sa mesure et ses causes le sont beaucoup moins.
La désindustrialisation est la diminution de la part du secteur secondaire dans l’emploi total et dans la valeur ajoutée d’un pays. Elle peut être relative — l’industrie croît, mais moins vite que le reste — ou absolue — la production industrielle recule en niveau.
Le fait lui-même n’est contesté par personne, et il faut le dire clairement avant de le nuancer. Dans tous les pays à haut revenu, la part de l’industrie dans l’emploi et dans la valeur ajoutée recule depuis un demi-siècle. Ce qui se discute, c’est la mesure — que compte-t-on comme industriel ? — et l’interprétation — ce recul traduit-il un affaiblissement ou une transformation ? Une copie qui confond le fait est établi et son explication est établie se trompe de démonstration.
C’est l’erreur la plus fréquente sur ce thème. Une part est un rapport : elle peut diminuer parce que le numérateur baisse, mais aussi parce que le dénominateur monte plus vite. Une industrie dont la production augmente de 1 % par an dans une économie qui croît de 2 % voit sa part reculer tout en produisant davantage. Un correcteur attend qu’on distingue les deux lectures avant de conclure.
Trois explications s’affrontent, et une copie qui les nomme toutes les trois se distingue. Les gains de productivité permettent de produire autant avec moins d’emplois. L’externalisation transfère aux services des activités autrefois comptées dans l’industrie. La concurrence internationale déplace une partie de la production vers des pays à coûts inférieurs. Les trois jouent ; leur poids respectif est l’objet du débat.
Il reste à dire ce que ce débat engage, car il ne s’agit pas d’une querelle de statisticiens. Selon l’explication retenue, la politique à mener n’est pas la même. Si le recul vient des gains de productivité, il n’appelle aucune correction. S’il vient de l’externalisation, il est en partie une illusion comptable. S’il vient de la concurrence internationale, il pose une question de compétitivité et d’attractivité — celle que la partie 7 du programme traitera. C’est pourquoi l’arrêté demande d’analyser, et non de constater.
Le programme ne demande pas de trancher ce débat, et ce manuel ne le tranchera pas. Il demande de savoir le poser — c’est-à-dire de distinguer le fait mesuré, les conventions de mesure qui le produisent, et les explications concurrentes qu’on en donne. C’est exactement ce qu’un sujet d’économie appelle analyser.
DLe tableau de corrigé : d’une donnée à une phrase
Une dernière chose, et c’est celle qui rapporte le plus de points à l’épreuve. Un tableau ne se commente pas : il se transforme en phrases. Le jour de l’examen, une donnée recopiée ne vaut rien ; une donnée dont on a fait une phrase argumentée vaut le maximum.
La méthode tient en quatre gestes, toujours les mêmes. On dit ce que le chiffre mesure — la variable, l’unité, l’année, la source. On le lit à voix haute dans une phrase. On le compare à un autre chiffre, ou au même à une autre date. On l’explique par un mécanisme ou un auteur. Sans le quatrième geste, il n’y a pas d’argument.
Cette exigence a une contrepartie qu’il faut connaître avant l’épreuve. Mieux vaut deux données bien exploitées que six recopiées. Le temps manque toujours, et une accumulation de chiffres sans explication produit exactement l’effet inverse de celui recherché : elle donne l’impression d’une copie qui n’a pas su choisir. La méthode officielle le dit d’ailleurs sans détour, en demandant de hiérarchiser les informations sélectionnées.
| Le chiffre brut | La phrase attendue | Ce qui la rend argumentée |
|---|---|---|
| Services : 1 510,9 + 565,0 Md€ | En 2024, les services produisent 79,1 % de la valeur ajoutée française (Insee, données semi-définitives), soit près de quatre euros de richesse créée sur cinq. | La part est calculée, l’unité et l’année sont dites, la source est citée, et le rapport quatre sur cinq rend le nombre parlant. |
| Industrie : 366,3 Md€ | L’industrie manufacturière et extractive n’en produit que 14,0 %, soit cinq fois moins que les services. | La comparaison transforme un nombre isolé en information : c’est l’écart qui fait sens, pas le niveau. |
| Écart entre les deux | Cet écart traduit une tertiarisation ancienne, que Fourastié explique par l’inégalité des gains de productivité entre secteurs. | L’explication par un mécanisme et un auteur : c’est le E de la méthode AEI, et c’est lui qui sépare une description d’une analyse. |
| La même part, dix ans plus tôt | Nous ne la publions pas : la série longue de l’Insee existe mais n’a pas été lue pour ce chapitre. | Dire ce qu’on ne sait pas vaut mieux qu’avancer un chiffre de mémoire — à l’examen comme ici. |
On peut résumer d’un mot ce que ce tableau enseigne, et c’est le mot sur lequel le chapitre se referme. Un chiffre n’argumente jamais seul. Il devient un argument lorsqu’on a dit ce qu’il mesure, à quelle date, d’après quelle source, et par quel mécanisme il s’explique. C’est la différence entre une copie qui a lu le document et une copie qui l’a exploité — et c’est, à peu de chose près, la différence entre huit et quatorze.
Annoncer l’idée. Expliquer par un mécanisme, une notion ou un auteur. Illustrer par une donnée, un fait d’actualité ou un fait historique. Une réponse sans le I n’est pas un argument, c’est une opinion — et une réponse sans le E n’est qu’une liste de chiffres.
✳La carte mentale
Sept branches, à redessiner de mémoire avant l'épreuve.
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